Alors
que nos gouvernants semblent avoir choisi la fuite en avant en ce qui concerne
l’Euro - ce qui n’est jamais indiqué lorsque vous vous tenez au bord du gouffre
- je me suis aperçu que je n’avais encore rien publié ici sur la question de
l’Union Européenne, question pourtant importante entre toutes. Pour remédier à
cette fâcheuse lacune, j’ai traduit pour vous - Ô mes lecteurs - un article de
l’excellent Théodore Dalrymple paru dans The
city journal à l’hiver 2012. Pourquoi, en effet, vouloir à toutes forces
faire œuvre personnelle alors que d’autres ont déjà écrit, et très bien écrit,
des articles auxquels vous pourriez apposer votre signature ?
Donc
voici la chose en question. Bonne lecture, et profitez en bien car ce sera mon
dernier (vrai) billet avant de longues vacances (de blog).
Le
texte original est ici.
L’effondrement de l’Europe
Par Théodore Dalrymple
Les Grecs ne sont pas des Allemands
Une journaliste belge qui
m’interviewait récemment au sujet de la crise européenne de la dette m’a
demandé si je croyais dans le Projet Européen. J’ai répliqué que je répondrais
à sa question - si elle voulait bien me dire en quoi consiste réellement le
projet européen. En révélant mes doutes, je lui avais prouvé que je souffrais
de l’étrange sorte de débilité mentale connue sous le nom d’Euroscepticisme, un
état pathologique censé être un mélange de faible intelligence et de xénophobie
agressive. La faible intelligence se manifeste dans l’idée entretenue par le
patient que les institutions européennes sont une prébende pour une nomenklatura transnationale, et non pas
les prémisses d’un nouveau genre d’identité postnationale libre et généreuse.
La xénophobie se manifeste par un désir secret pour le conflit et la guerre,
l’Union Européenne et ses prédécesseurs étant censés être responsables du fait
que depuis 65 ans la guerre a pu être évitée sur le Continent.
La journaliste me demanda ensuite
si je pensais que le nationalisme était dangereux. La question sous-entendait que
le choix auquel faisait face l’Europe était entre le fascisme et l’Union
Européenne : que le seul obstacle qui se dressait entre nous et le retour
au pouvoir de nouveaux Mussolini, Franco et Hitler, était les avantages en
nature dont bénéficient les hauts gradés de l’Eurocratie. J’ai répondu que,
bien sûr, il existait des formes dangereuses de nationalisme, mais que dans les
circonstances présentes le supranationalisme représentait un danger bien plus
grand. Non seulement un tel supranationalisme n’est pas démocratique, car il ne
reflète pas une attente ou un sentiment répandu dans la population ; mais il
risque aussi de susciter le genre même de nationalisme contre lequel il était
supposé être un rempart. De plus, en Europe la dissolution des entités
supranationales tend à être une affaire salissante, comme l’histoire le
démontre.
Je n’étais pas entièrement
honnête, cependant, en sous-entendant que personne ne pouvait dire ce qu’était
le Projet Européen. Le Portugais José Manuel Barroso, un fougueux leader
étudiant maoïste devenu le président surnaturellement terne de la Commission
Européenne - une transformation qui n’est peut-être pas si grande que l’on
pourrait le croire, nombre de révolutionnaires étant des bureaucrates frustrés
- a en une occasion révélé le pot aux
roses. Répondant à la même question que la journaliste m’avait posé, Barroso a
dit « parfois j’aime à rapprocher la création de l’Union Européenne de
l’organisation des empires ». Il s’est empressé d’ajouter que l’Union
Européenne n’était pas un empire au sens traditionnel. Mais il est sûrement
vrai qu’un empire européen, vaste, riche et puissant, apaiserait les sentiments
d’une classe politique frustrée d’avoir hérité d’un rôle dans les affaires du
monde plus modeste que celui de ses prédécesseurs, qui dirigeaient de
véritables empires bien plus grands que leurs propres pays.
Réfléchir à la situation de la
petite Belgique pourrait introduire quelque doute dans l’esprit des plus
fervents partisans du Projet Européen. La Belgique a existé depuis qu’elle a
été assemblée en 1830 ; pourtant en tout ce temps elle n’a pas été capable
de créer une identité nationale solide. L’un de ses nombreux premiers
ministres, Yves Leterme, a dit que seules trois choses unissaient la
Belgique : la bière, le football, et le roi. Au moment où j’écris ces
lignes, la Belgique n’a pas eu de gouvernement fédéral depuis plus de 500
jours. Bien que je doive admettre, en tant que visiteur occasionnel dans ce
pays, que la différence entre une Belgique avec et une Belgique sans
gouvernement fédéral n’est pas immédiatement apparente, cet interrègne pousse
sans doute trop loin la théorie du gouvernement limité.
La raison pour laquelle la
Belgique n’a pas eu de gouvernement depuis si longtemps est que le pays est
divisé entre deux populations (trois en fait, mais la troisième est trop peu
nombreuse pour peser) ayant des politiques inconciliables : la Wallonie
francophone et la Flandre néerlandophone. La Belgique est officiellement
bilingue, pourtant vous ne voyez pas un mot de Néerlandais en Wallonie et pas
un mot de Français en Flandre. La division ne pourrait pas être plus franche si
des barbelés séparaient les deux régions. Ce n’est que dans la capitale,
Bruxelles, que l’on trouve quelques concessions au bilinguisme.
Des facteurs historiques et
économiques approfondissent la division entre les deux régions. La Wallonie,
bien qu’elle ne contienne qu’une minorité de la population de la Belgique, a
longtemps dominé sa culture et son économie. Même les classes supérieures
flamandes parlaient Français chez elles, tandis que le Néerlandais était la
langue de la paysannerie ; jusqu’à une date récente les écoles belges
interdisaient aux enfants de parler Néerlandais en classe. Cependant, avec le
déclin de l’industrie minière et sidérurgique wallonne et l’essor économique de
la Flandre, la situation hiérarchique a changé. La Flandre est passée du statut
de parent pauvre à celui de parent riche, avec toutefois une sorte de complexe
d’infériorité. Dans le même temps, elle a commencé a effectuer de larges
transferts financiers vers la Wallonie, qui souffrait d’un taux de chômage
comparativement plus élevé. De tels transferts favorisent rarement la bonne
entente entre les groupes. Le ressentiment est fréquent, aussi bien chez les
donateurs, qui nourrissent le soupçon que les bénéficiaires sont en train de
les exploiter, que chez les bénéficiaires, qui s’abandonnent à toutes sortes de
contorsions intellectuelles pour justifier leur dépendance.
Il n’est pas surprenant, par
conséquent, que les partis politiques les plus importants en Flandre soient
nationalistes ou bien libéraux, deux philosophies qui conduisent à réduire ou à
arrêter les transferts financiers. Il n’est pas davantage surprenant que le
plus grand parti politique de Wallonie soit socialiste et veuille poursuivre ou
accroitre les transferts. Les capacités de patronage dont dispose le parti
socialiste wallon sur son territoire sont presque féodales dans leur nature et
dans leur étendue ; la dernière chose que souhaite le parti du changement
social, c’est un véritable changement. Mais ni les partis flamands ni les
socialistes wallons ne sont assez forts pour imposer un gouvernement au pays
tout entier.
L’incapacité de la Belgique à
former un gouvernement fédéral ne serait pas si grave si le pays n’avait pas
besoin de réduire ses dépenses publiques. Bien que la Belgique soit, par
habitant, le plus grand exportateur de biens et services au monde et qu’elle
ait une épargne privée satisfaisante, elle a également une dette publique
importante et en augmentation - presque 100% du PIB - ainsi qu’un déficit
budgétaire annuel de plus de 5%. Avec une croissance presque nulle et des taux
d’intérêts sur les obligations d’Etat qui augmentent dans une monnaie (l’Euro)
avec laquelle les Belges ne peuvent pas pratiquer l’inflation, des mesures de
réduction des déficit sont essentielles, mais les Flamands et les Wallons ne
peuvent pas se mettre d’accord sur la manière d’y parvenir. Les Wallons veulent
des taux d’imposition plus élevés pour maintenir la situation actuelle ;
les Flamands veulent des taux d’imposition moins élevés et une réduction des
dépenses pour favoriser la croissance à long terme. Le résultat est une
impasse. La Wallonie et la Flandre sont comme un couple marié qui ne peut plus
vivre ensemble mais pour lequel le divorce s’avère impossible du fait des
difficultés à trouver un règlement.
Il se trouve que les organes
centraux de l’Union Européenne sont situés à Bruxelles. Cela n’incite pourtant pas
les partisans de l’intégration européenne à réfléchir - ou, s’il réfléchissent,
c’est pour parvenir à une conclusion bien particulière : que ce qui n’a
pas fonctionné en deux siècles dans une petite région avec seulement deux
populations, fonctionnera en quelques années sur une zone beaucoup plus large
comprenant une multitude de populations. Il ne leur vient pas à l’esprit que
des pays différents sont réellement
différents : non pas simplement un peu mais radicalement, de par leur
culture, leur langue, leur histoire, leurs traditions, leur économie. Le terme
« européen » n’est pas dépourvu de signification mais, quelque puisse
être son contenu, celui-ci n’est pas suffisant pour donner naissance à une
entité politique viable.
La crise de la dette a révélé des
différences entre les caractères nationaux qui sont précisément de celles qui
rendent une union plus étroite à la fois difficile et dangereuse. En fait, la
tentative même d’imposer une union est à la racine de cette crise, car si la
Grèce et l’Irlande, pour prendre deux pays situés aux extrémités géographiques
du continent, n’avaient pas eu la possibilité d’emprunter en Euros, sous la
supposition fallacieuse que leur appartenance à la zone Euro garantissait leurs
dettes souveraines, il est peu probable qu’elles se seraient retrouvées dans la
mauvaise passe qu’elles traversent actuellement. Après tout, les prêteurs
auraient sans doute fait davantage attention si leurs créances avaient été
payées en drachmes ou en livre irlandaise, des devises que les Grecs et les
Irlandais auraient pu faire gonfler selon leurs désirs.
Les situations des Irlandais et
des Grecs, cependant, sont substantiellement différentes, et prises ensemble
elles constituent un cas d’école pour l’euroscepticisme. L’Irlande était florissante
à peu près jusqu’au début des années 2000 ; son taux de croissance
spectaculaire était fondé sur un accès facile au plus vaste marché du monde,
une faible taxation des entreprises, des investissements étrangers colossaux,
et une population jeune et instruite. En quelques années, l’Irlande, qui depuis
des temps immémoriaux était une terre de pauvreté et de privation, s’est
transformée en l’un des pays les plus riches du monde.
Puis, dans les années 2000,
l’Irlande a été saisie par une folie digne de constituer un chapitre dans le
livre de Charles Mackay, Memoirs of
extraordinary popular delusions and the madness of crowds (1841). Cette
folie pris la forme d’une bulle immobilière. Le crédit facile et des taux
d’intérêts bas firent grimper les prix des constructions existantes à des
hauteurs astronomiques ; une seule maison à Dublin se vendit à presque 100
millions de dollars. Une construction immobilière en plein essor employa
jusqu’au quart de la population active ; plus d’habitations furent
construites en Irlande durant cette période qu’en Grande-Bretagne, dont la
population était 15 fois plus importante. Les banques étrangères prêtèrent à
l’Irlande avec une insouciance étourdissante. La Royal Bank of Scotland prêta
50 milliards de dollars - soit à peu près 12 000 dollars par Irlandais.
Les banques britannique, allemandes, et belges, prêtèrent toutes ensemble
environ 100 000 dollars par habitant, ce qui reviendrait à un prêt
d’environ 300 000 milliards si elles avaient prêté aux Etats-Unis dans les
mêmes proportions.
Le gouvernement irlandais, ravi,
taxait les transactions et regardait ses coffres se remplir. En dépit du fait
qu’il avait augmenté l’emploi public de 59% entre 1985 et 2002 et qu’il payait
ses agents plus généreusement que presque partout au monde, il jouissait d’un
excèdent budgétaire. Pendant un temps, tout le monde fut content.
En dernière analyse cependant, le
gouvernement payait ses agents avec de l’argent emprunté, même si celui-ci
était d’abord passé par des mains privées. Lorsque toute la pyramide s’est
écroulée, le gouvernement a nationalisé la dette privée en garantissant la
solvabilité des banques irlandaises, prenant ainsi à son compte un endettement
bien plus important que toute l’économie irlandaise. Le déficit budgétaire
atteignit 32% et le taux de chômage passa de 4 à 14% en l’espace de quelques
mois. La construction s’arrêta complètement ; la campagne irlandaise était
jonchée de projets immobiliers inachevés, inoccupés, invendables, villes
devenues fantômes avant que d’être habitées, ruines très peu romantiques en
devenir. Environ 5% de la population recouru à l’immigration, le remède
traditionnel des Irlandais.
Mais la partie la plus
intéressante de l’histoire est que l’Irlande ne connu presque aucun troubles
sociaux après l’effondrement économique. Les gens étaient en colère, bien
sûr ; ils blâmaient avec raison le gouvernement et les banquiers, mais ils
ne s’accordèrent pas le droit de se mal conduire. Les Irlandais comprirent,
comme semble-t-il aucun autre peuple ne l’a compris, qu’ils étaient complices
de la crise. Ils avaient pris part à la fête tant qu’elle avait duré ; ils
avaient élus et réélus les hommes politiques qui leur apportaient un crédit
facile illimité ; ils avaient exulté devant leur enrichissement rapide au
fur et à mesure que les prix de l’immobilier grimpaient de manière
vertigineuse ; ils avaient raillé les avertissements en les taxant
d’antipatriotisme ; ils avaient emprunté comme si l’argent poussait sur
les arbres ; et même les chauffeurs de taxi et les caissières de
supermarché avaient parlé avec contentement de leurs maisons de vacances en
Espagne.
Et cependant, lorsque la crise
frappa et que le gouvernement dû réduire drastiquement les salaires du secteur
public et prendre d’autres mesures d’austérité - des amis à moi qui vivent en
Irlande ont perdu un cinquième à un quart de leurs salaires - presque personne
ne se plaignit. La plupart des gens semblèrent comprendre que les sept années
de vaches grasses - plus exactement, grossièrement obèses - devaient inévitablement
être suivies par sept années de vaches maigres. Le rapport entre les excès
précédents et les privations actuelles était évident pour tout le monde et la
population ne chercha pas de bouc-émissaire, même si, avec raison, elle blâma
les hommes politiques et les banquiers plus qu’elle-même.
Les Irlandais saisirent la
première occasion pour mettre dehors le gouvernement ; le Fianna Fail, le
parti politique dominant depuis l’indépendance de l’Irlande, subi une déroute
dans les urnes. Mais en reconnaissant cette douloureuse réalité que la
culpabilité d’autrui ne vous rend pas innocent, les Irlandais donnèrent un
exemple au monde. Depuis le crack, les gouvernements irlandais successifs se
sont battus avec détermination pour conserver leur faible taux d’imposition sur
les sociétés, qualifié de « déloyal » (predatory) par les autres Européens (c’est un symptôme de la
maladie de l’Europe que le fait qu’un gouvernement s’abstienne de prendre est
maintenant considéré par sa classe politique comme une mesure déloyale).
L’économie irlandaise pourrait être ainsi être positionnée pour une reprise
plus rapide.
La Grèce était une toute autre
histoire. Le gouvernement, s’appuyant lui aussi sur le crédit facile lié à
l’Euro, emprunta simplement pour gonfler son secteur public. Lorsque cette
pyramide construite différemment s’effondra, l’objectif principal de la
population fut de se mettre à l’abri du changement - c’est à dire de faire en
sorte de continuer à percevoir plus qu’elle ne gagnait et à consommer plus qu’elle
ne produisait. Bien sûr le gouvernement était corrompu ; bien sûr les
banques étrangères avaient prêtées de manière irresponsables. Mais les Grecs
pouvaient-ils vraiment ignorer que l’évasion fiscale était une pratique
courante dans leur pays, et en aucun cas réservée à l’élite ; que la
plupart des emplois dans le secteur public étaient fictifs ; que les
conditions de départ en retraite plus avantageuses que celles de l’Allemagne
étaient imméritées et insoutenables ; et que leur classe politique et administrative
était composée de menteurs et de tricheurs ? Accuser les Allemands - le
stéréotype du Nazi émergea rapidement dès que les subsides européens se
réduisirent - devint une manière commode d’éviter de se remettre en cause.
Bien entendu les Allemands, ou du
moins ceux appartenant à la classe politique allemande, n’étaient pas
entièrement innocents. Ils s’étaient joints aux autres dirigeants de l’Europe
pour estimer qu’ils pourraient passer outre la réalité économique en créant une
monnaie commune, de même qu’ils avaient estimé qu’ils pourraient passer outre
la réalité sociale en forgeant une union politique. Ils n’avaient pas semblé
pas se soucier du fait que la population allemande - comme beaucoup de
populations européennes - n’avait pas voulu de l’Euro, et qu’il pourrait être
dangereux de lui présenter la facture lorsque les inévitables ennuis
commenceraient à se faire sentir.
Pendant un temps l’Euro sembla
servir les intérêts de l’Allemagne, en permettant d’acheter des produits
allemands à des pays qui sans cela n’en auraient pas été capables. Pendant ce
temps l’Allemagne, avec une détermination unique en Europe, réduisit ses impôts
sur la main d’œuvre et n’augmenta pratiquement pas les salaires, ayant
auparavant établi une base industrielle puissante. L’épargne s’accumula, et
l’Allemagne devint la Chine de l’Europe. Le problème se pose maintenant pour
elle de savoir quoi faire de son excédent commercial, un excédent plus
important que les déficits commerciaux combinés de la France, de l’Italie et de
l’Espagne.
Les Européens se sont mis dans
une situation inextricable. Si les dettes des pays européens sont mutualisées,
il ne pourra y avoir qu’un seul pays qui fixera les règles de la mutualisation,
et ce ne sera pas la France, qui se débat avec un imposant déficit budgétaire,
un imposant endettement, et un imposant déséquilibre commercial. Selon le mot
célèbre de l’historien John Robert Seeley, l’empire britannique fut bâti
« dans un moment d’inattention » ; il pourrait bien en être de
même avec l’hégémonie allemande en Europe.
Mais il est douteux que les
demandes fort compréhensibles de l’Allemagne pour plus de discipline fiscale
fassent des heureux ailleurs en Europe, où les conséquences économiques et
sociales seraient douloureuses. Même en Irlande, on entend murmurer à propos de
l’indépendance qui aurait été cédée aux « Allemands », ainsi que l’on
tend maintenant à appeler tous les technocrates européens. En Allemagne
elle-même, la solution consistant à sortir de la dette par l’inflation en
émettant davantage d’Euros a peu de chance de se révéler populaire, puisque ses
dirigeants avaient promis à une population sceptique, au moment où la monnaie
commune était en débat, qu’adopter celle-ci ne signifierait jamais avoir à
payer les dettes des autres pays. Et, pour des raisons historiques évidentes,
une population allemande mécontente n’est pas rassurante pour le reste de
l’Europe.
L’alternative au partage de la
dette semble être l’éclatement de l’Euro. Cela pourrait transformer la
récession en une dépression prolongée, les pays expulsés de la zone Euro étant
contraints à un défaut de paiement catastrophique pour le système bancaire.
J’ai le vertige rien qu’en pensant au compte en banque sur lequel je détiens
des Euros : dans l’éventualité d’un éclatement, sera-t-il libellé en
Drachmes ou bien en Deutschemarks, et qui en décidera ? Comme tout un
chacun je préférerais des Deutschemarks, une préférence qui conduira à
l’appréciation de la monnaie jusqu’au point où les exportations allemandes
deviendront trop chères pour être achetées, quelle que soit leur degré de
qualité.
Il n’est pas étonnant que la
chancelière allemande Angela Merkel apparaisse indécise : comme tous les
politiciens elle recherche une solution indolore au problème. Elle ne veut pas
mettre tout le poids de l’Allemagne dans la balance, en demandant à chaque pays
Papieren, bitte. Mais elle ne veut
pas non plus être responsable d’une inflation rampante ou d’un éclatement de
l’Euro. Quoiqu’elle décide, l’amour pour l’Allemagne ne sera pas à la hausse en
Europe.
En bref, les dépenses
incontrôlées de nombre de gouvernements européens, qui ont octroyé à des
populations entières des avantages immérités au détriment des générations à
venir ont - en conjonction avec une union monétaire mégalomaniaque - produit
une crise qui n’est pas seulement économique mais aussi sociale, politique, et
même civilisationnelle. L’Union Européenne qui était censée mettre fin à la
guerre sur le continent a ressuscité des antagonismes qui pourraient aboutir à
des élans belliqueux, si ce n’est à la guerre pure et simple. Et le Projet
Européen se révèle être ce que toute personne sensée aurait pu voir qu’il était
depuis le début : quelque chose de semblable à la construction d’une
énorme Yougoslavie après la disparition de Tito.